À ma première bouffée d’air, le verdict est tombé : J’étais condamnée pour être née avec deux chromosomes X.
À six mois à peine, mon petit corps joufflu était déjà devenu source de désir.
À quatre ans, je suis passée sous la lame. Il fallait éliminer la concurrence.
À huit ans, mon destin était scellé. On m’avait promise à un vieillard barbu, au ventre rond et à la main généreuse.
Il paraît que même l’enfance a un prix, surtout lorsqu’elle est féminine.
À dix ans, mes cahiers ont cédé leur place au pilon et au mortier. Il fallait m’apprendre à nourrir une famille avant même de me laisser nourrir mes rêves.

Depuis, dans le grand orchestre du patriarcat, je suis un instrument de musique :
Il frappe, je résonne.
Il cogne, je hurle.
Et l’on appelle cela la vie conjugale.
Marionnette d’une société qui prétend savoir ce qui est bon pour moi,
Je suis le chef-d’œuvre d’un monde qui m’a façonnée pour mieux me piétiner.
Souffre-douleur par défaut,
Giflez-moi : je tendrai l’autre joue.
Étranglez-moi : je m’excuserai de vous avoir mis en colère. Opprimez-moi donc.
J’ai appris si tôt à courber l’échine que je ne sais plus à quoi ressemble une vie debout.
Me sacrifier est devenu une seconde nature.
À force de m’oublier pour les autres, j’ai fini par croire que je n’existais qu’à travers eux.
Mes douleurs ? Des caprices.
Mes blessures ? Des exagérations.
Mes cris ? Des appels à l’attention.
J’ai le devoir de subir, mais surtout celui de me taire.
Car réclamer mes droits ferait de moi une hystérique,
Et refuser l’inacceptable ferait de moi une femme autoritaire.
Le féminicide gagne du terrain,
Mais c’est le féminisme que l’on accuse de détruire des vies.
Mon existence serait une tentation pour la gent masculine.
Mon corps, une provocation.
Ma liberté, une menace.
Je serais à la source du péché, de la dépravation, du mal.
On me rend responsable des désirs que je n’ai pas éveillés,
Des actes que je n’ai pas commis,
Des violences que je n’ai pas choisies.
Mes menstrues sont taboues,
Mon sang dérange,
Mon corps fait honte.
Jusqu’au jour où il faut enfanter la main-d’œuvre du patriarcat :
Alors, soudain, mon ventre devient sacré.
Oh, dites-moi…
Qui suis-je ?
Je suis la fille de.
La femme de.
La mère de.
La sœur de.
Je suis celle dont on célèbre les sacrifices,
mais dont on méprise les souffrances.
Celle à qui l’on confie le monde,
Tout en lui arrachant le droit de disposer du sien.
Je suis celle qu’on appelle le sexe faible,
alors même que je porte sur mes épaules le poids des générations
et que je retiens, de ma seule gorge,
les cris d’un monde qui refuse de m’entendre.
Je suis une femme.
Et dans un monde qui m’a appris à survivre avant de me laisser vivre,
naître femme n’a jamais été une faute.
C’est le monde qui a fait de ma naissance une condamnation.
DE L’INDIGNATION À L’ACTION
Dénoncer les violences est indispensable. Mais la dénonciation ne suffit pas à transformer les réalités.
Il ne suffit pas de montrer les chaînes si nous ne travaillons pas à les briser. Il ne suffit pas de réclamer l’égalité si nous n’agissons pas pour la rendre possible.
C’est cette conviction qui nous a conduites à fonder la Fondation pour l’Egalité, le Leadership et le Développement (FELD), une organisation féministe engagée pour une société où naître femme ne détermine ni la valeur d’une vie ni l’étendue des possibilités offertes à chacune.
À travers cette fondation, nous agissons sur les conséquences des violences, mais aussi sur les mentalités qui les entretiennent. Nous allons notamment à la rencontre de jeunes garçons pour parler de consentement, de respect et d’égalité des droits. Car les filles ne devraient pas avoir à apprendre seules à se protéger d’une société qui doit, elle aussi, apprendre à les respecter.
La FELD a également contribué à mettre à l’abri et à accompagner des jeunes filles victimes de violences basées sur le genre et de mariages forcés. Nous avons aussi accompagné une vingtaine de femmes non alphabétisées vers une plus grande autonomie financière, à travers des formations, un appui à l’accès à l’emploi ou le lancement de petites activités génératrices de revenus.
Ces actions ne prétendent pas résoudre toutes les inégalités. Elles traduisent cependant notre conviction que protéger les femmes, leur donner accès à l’éducation et favoriser leur indépendance sont des leviers essentiels pour construire une société plus juste.
Je ne veux plus d’un monde où l’on célèbre les femmes pour leur capacité à supporter l’injustice. Je veux d’une société où chaque fille puisse grandir libre, apprendre, choisir et construire son avenir.
C’est le sens de notre engagement à la FELD : éduquer pour libérer, protéger pour autonomiser et développer pour donner le choix.
Car l’égalité n’est ni une faveur ni une simple promesse. C’est un droit qui doit devenir réalité.

Je suis une femme. Naître femme n’a jamais été une faute. C’est le monde qui a fait de ma naissance une condamnation.
Par Kadja Ashantewa Diallo
Présidente de la Fondation pour l’Egalité, le Leadership et le Développement (FELD)
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