Depuis des années, l’un des projets présentés comme prioritaires par le ministère de la Fonction publique demeure l’assainissement des fichiers administratifs. Un objectif louable en apparence, censé restaurer la crédibilité de l’État, rationaliser les dépenses publiques et garantir l’équité au sein de l’administration. Pourtant, derrière ce discours officiel se cache une réalité bien plus préoccupante : un paradoxe institutionnel profondément enraciné, qui détruit en aval tout le travail accompli en amont. Ce paradoxe, entretenu par des pratiques arbitraires et des abus de pouvoir, fragilise les ressources humaines de l’État, démoralise les cadres titulaires et mine durablement la performance de notre machine administrative.
DEPUIS DES ANNÉES, le projet phare du ministère de la Fonction publique reste « l’assainissement des fichiers ».
Et pourtant, le travail réalisé en amont est systématiquement détruit en aval par un paradoxe entretenu.
Si le fichier est officiellement rempli de fictifs, dans nos services, d’autres agents sont insérés majestueusement en substitution des titulaires, sous l’appellation de consultants ou de contractuels, souvent plus coûteux que les fictifs eux-mêmes.
Le ministère de la Fonction publique doit réellement être pris au sérieux, car ce département est aujourd’hui à l’origine de graves dysfonctionnements. Près de 80 % des cadres titulaires — titulaires, je le répète, y compris les plus anciens — en sont victimes.
Exclusions, dégradations, omissions, affectations fantaisistes sans motif valable, absence d’information préalable dans certains services : tout cela relève du bon vouloir, voire de l’ignorance, de chefs de service qui manipulent la gestion des ressources humaines à leur guise.
Les postes stratégiques sont d’abord repérés par eux. Malheur à l’occupant s’il ne fait pas partie de leur cercle.
Quelle que soit son utilité, son impact sur les résultats attendus, sa contribution à la Nation, aux conditions de vie des populations ou ses compétences, il sera écarté sans aucune proposition alternative.
Dans un premier temps, il est simplement qualifié d’« OMIS ». Puis, pour l’enterrer administrativement, il est estampillé « NON POSTÉ », comme s’il s’agissait d’un nouveau recruté de la fonction publique.
Tout cela se fait au profit de leurs entourages, composés d’hommes et de femmes qui leur prêtent allégeance comme à un roi ou à une reine.
Oui, telles sont aujourd’hui les réalités dans nombre de directions générales.
Le plus grave reste le mutisme du département, à travers des DRH qui, à mon sens, ignorent leurs attributions et responsabilités vis-à-vis du chef de service et surtout du personnel.
Ces DRH diluent leurs pouvoirs, responsabilités et prérogatives dans ceux des chefs de service, abandonnant ainsi les travailleurs au sort décidé par les DG.
Un chef de service ne peut en aucun cas se substituer au ministre du Travail ou au ministre de la Fonction publique, au nom de réformes prétendument orientées vers le pilotage des ressources financières, quel que soit le rendement dans la caisse de l’État.
Aucun chef de service n’a le droit d’omettre un titulaire, de remettre en cause son statut sans motif valable ni décision formelle du ministère de la Fonction publique.
Toute action doit respecter les procédures. Elle ne peut être arbitraire ou fantaisiste.
Combien de titulaires se retrouvent aujourd’hui dans ces situations injustifiées, simplement pour permettre la formation de clans et la substitution de travailleurs compétents par des proches ?
C’est profondément injuste. Cela relève du mépris, de l’humiliation, de la frustration, et surtout d’un impact négatif durable sur l’efficacité de notre administration.
À chaque nomination, notamment aux postes de directeurs généraux, près de 99 % du personnel est mis à l’écart, sans justification ni information. Et cela se fait bien souvent avec la complicité, le silence ou l’inaction du représentant du ministre : le DRH, qui valide tout au détriment des travailleurs, dans une logique de complaisance.
À quoi bon créer un département de la Fonction publique si les chefs de service, en particulier les DG, agissent de la sorte sur le personnel de l’État dont ils relèvent eux-mêmes ?
Toutes les décisions relatives à la gestion des carrières des fonctionnaires relèvent exclusivement du ministère de tutelle.
Si les ministres passent par des programmes de renforcement des valeurs républicaines, les DG devraient, eux aussi, suivre non seulement ces formations, mais également des sessions de courte durée en administration générale, particulièrement en administration publique.
Trop de valeurs humaines ont été perdues.
Aujourd’hui, il est plus facile de rencontrer un ministre qu’un directeur général. Même certains adjoints restent inaccessibles.
Et cela devient excessif.
Abusé.
Exagéré.
Ils ne sont pas des patrons, mais des chefs. Encore faudrait-il le leur rappeler.
Être qualifié de « bon » ou de « gentil » ne doit pas être un critère. Ils sont là pour diriger selon des règles et des principes clairs.
Nous ne sommes pas dans un royaume, mais dans une RÉPUBLIQUE. Les limites doivent être connues et respectées dans l’exercice des hautes fonctions.
Le monde a évolué. Un service n’a pas besoin d’un patron autoritaire, mais d’un manager conscient que la performance repose d’abord sur la gestion humaine, et non uniquement sur le pilotage financier. Confondre ces deux notions, c’est méconnaître l’essence même de l’administration publique.
Une administration qui rassemble, motive et traite équitablement l’ensemble du personnel, et non une partie seulement.
Voilà ce qu’est la véritable gestion administrative publique, chers rois et reines.
La majorité des maux qui minent notre pays — atteintes à la cohésion sociale, baisse de performance, harcèlement — sont générés à la base par des commis en contact direct avec la population.
Ils abusent de leur pouvoir, intimident, violent les lois et principes selon leurs intérêts, se réclament de l’autorité du sommet et infligent humiliation, frustration et mépris à leurs subordonnés, qu’ils confondent avec des sujets.
Un adjoint ou un subordonné n’est pas un sujet dans la fonction publique, chers DG.
Et pourtant, toutes ces dérives finissent par être imputées au PRG et aux ministres.
99,99 % des citoyens qui dénoncent l’action gouvernementale sont en réalité victimes de ces abus quotidiens, perpétrés par des commis qui violent les lois par pur abus de pouvoir.
Le Guinéen ne demande pas grand-chose. Sans ces pratiques, il y aurait moins de tensions, moins d’oppositions et moins de rejet des actions gouvernementales.
Que le ministre de la Fonction publique sache que de nombreuses réparations sont possibles et relèvent pleinement de ses attributions, à condition de faire respecter les principes administratifs par ceux qui les ignorent.
L’abus de pouvoir est devenu un fléau national. Il se pratique à tous les niveaux, principalement par des commis en relation directe avec la population et le personnel.
Partout, des carrières sont brisées, des cadres ridiculisés, tout un avenir suspendu à la volonté d’un individu qui bafoue les lois sans crainte. Ce qui règne alors, c’est le désordre.
Aucune expertise ne pourra corriger cela sans un changement profond des pratiques.
Il faut révoquer ce paradoxe.
Zenab Bangoura