Alors que la Banque Centrale injecte des milliards pour juguler la sempiternelle crise de liquidité, le circuit bancaire guinéen semble peu à peu se transformer en véritable trou noir financier. Entre thésaurisation massive, archaïsme numérique persistant et aveux troublants au sommet de l’État, le diagnostic du Dr Karamo Kaba devant le CNT, ce samedi 28 mars 2026, met à nu une réalité inquiétante : en Guinée, l’argent ne circule plus normalement… il se cache.

D’un côté, une Banque Centrale qui “arrose” le marché à coups de centaines de milliards de francs guinéens — multipliant par vingt ses injections par rapport à l’année précédente —, de l’autre, des guichets désespérément à sec et des citoyens déboussolés qui s’interrogent : où passe réellement l’argent ?

Dans son exposé, le gouverneur de la BCRG a d’abord évoqué une série de facteurs exogènes ayant contribué à l’assèchement des liquidités dans le circuit bancaire.

Parmi eux, les contrôles renforcés de la CENTIF (Cellule Nationale de traitement des Informations Financières), dans le cadre de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme. Si ces mesures répondent à des exigences internationales, elles ont néanmoins eu pour effet collatéral de ralentir significativement certains flux financiers, notamment les transactions en espèces.

Autre levier pointé : l’usage accru des Avis à Tiers Détenteurs (ATD) par la Direction générale des impôts. Cet instrument fiscal, redoutablement efficace pour recouvrer les créances publiques, exerce une pression directe sur la trésorerie des entreprises et des particuliers, contribuant à raréfier davantage la liquidité disponible.

Le mégaprojet minier de Simandou a également été cité. Véritable gouffre financier à l’échelle nationale, il mobilise d’importantes ressources et participe à tendre davantage le marché monétaire.

À ces éléments s’ajoutent des facteurs structurels bien connus mais toujours non résolus : faible adoption des moyens de paiement digitaux, domination écrasante du cash dans les habitudes de paiement, et surtout, une culture profondément ancrée de la rétention de liquidités hors du système bancaire.

Sur le plan international, la situation n’est guère plus favorable. Les difficultés d’approvisionnement en billets de banque — liées à la tension sur les matières premières et à la forte demande mondiale post-Covid-19 — compliquent davantage la tâche des banques centrales, contraintes de reconstituer leurs stocks.

Enfin, la hausse de l’émission des titres d’État a également joué un rôle non négligeable, absorbant une part importante des liquidités disponibles dans le système financier.

Mais au-delà de ces facteurs externes, le diagnostic du gouverneur révèle aussi des insuffisances internes préoccupantes.

Parmi elles, le retard dans la commande des billets de banque, conséquence d’un circuit de validation jugé excessivement long et bureaucratique. À cela s’ajoute un problème structurel majeur : l’absence d’un switch national pleinement opérationnel, pourtant indispensable pour assurer l’interopérabilité des paiements et moderniser le système financier.

Les lenteurs administratives dans le traitement des dossiers d’envoi de fonds, les contraintes logistiques, ainsi que le vieillissement des équipements de traitement des billets viennent compléter ce tableau déjà sombre.

Malgré la multiplicité des causes, un facteur domine tous les autres : la thésaurisation.

Cette pratique, consistant à conserver l’argent en dehors du circuit bancaire — souvent par méfiance ou par habitude — apparaît comme le véritable nœud du problème. En d’autres termes, l’argent existe, mais il ne circule pas là où il est attendu.

Pourtant, la Banque Centrale assure avoir pleinement joué son rôle. Les chiffres avancés par le gouverneur témoignent d’un effort sans précédent.

Au premier trimestre 2026, plus de 1 293,86 milliards de francs guinéens ont été injectés dans le système bancaire, contre seulement 63 milliards GNF sur la même période en 2025. Une hausse spectaculaire qui illustre une mobilisation exceptionnelle.

Dans le détail :

environ 402 milliards GNF en janvier 2026,

332 milliards GNF en février,

près de 559,86 milliards GNF en mars.

À titre de comparaison, l’ensemble du premier semestre 2025 n’avait totalisé que 360 milliards GNF, un volume largement dépassé en seulement trois mois en 2026.

Plus frappant encore, entre le 23 février et le 26 mars 2026, plus de 1 152,86 milliards GNF ont été injectés, preuve d’une intensification récente et massive des interventions.

Et pourtant, malgré cette véritable pluie de liquidités, la tension persiste.

Ce paradoxe met en lumière une vérité dérangeante : le problème ne réside pas uniquement dans la quantité de monnaie en circulation, mais bien dans sa capacité à circuler efficacement dans l’économie.

Une grande partie des fonds injectés semble rapidement aspirée hors du système bancaire, alimentant un circuit parallèle dominé par le cash et la méfiance.

Un système à bout de souffle ?

Au final, ce diagnostic soulève une question plus profonde : le système bancaire guinéen est-il encore adapté aux réalités économiques actuelles ?

Entre dépendance au cash, retard technologique et manque de confiance des usagers, la crise de liquidité apparaît moins comme un accident conjoncturel que comme le symptôme d’un dysfonctionnement structurel.

Sans réformes profondes — notamment en matière de digitalisation, de confiance bancaire et de fluidification des circuits financiers —, les milliards injectés risquent de continuer à disparaître… sans jamais réellement irriguer l’économie réelle.

 

Avec nos confrères de Africaguinee.com