Les avocats de l’ex-Premier ministre d’Alpha Condé, Ibrahima Kassory Fofana, ont présenté leurs plaidoiries dans l’après-midi de ce jeudi 2 avril 2026 devant la chambre des appels de la Cour de répression des infractions économiques et financières.
À rebours des réquisitions du parquet spécial et des demandes de la partie civile, la défense a sollicité l’infirmation totale du jugement rendu en première instance, affichant une ligne claire : contester la solidité juridique et factuelle de l’ensemble du dossier.
Un rapport d’inspection vivement contesté
Me Almamy Samory Traoré a ouvert les débats en s’attaquant au rapport de l’Inspection générale d’État (IGE), pièce centrale de l’accusation. Selon lui, ce document serait entaché d’irrégularités susceptibles d’en compromettre la validité.
L’avocat a notamment évoqué un non-respect des principes d’égalité et de neutralité, estimant que ce rapport ne répond pas aux exigences légales encadrant sa valeur probante. En s’appuyant sur l’article 499 du Code de procédure pénale, il a demandé son rejet pur et simple, arguant qu’un rapport ne peut être retenu que s’il est élaboré dans des conditions strictement conformes au droit.
Cette contestation vise un point stratégique : fragiliser la base même des poursuites en remettant en cause la fiabilité des éléments ayant servi à incriminer Ibrahima Kassory Fofana.

Le cœur du dossier : la question des 15 milliards GNF
Revenant sur les faits de détournement de deniers publics, Me Samory Traoré a lancé un défi direct au ministère public et à la partie civile : produire un document prouvant que les 15 milliards GNF incriminés sont effectivement sortis des caisses du projet MAMRI.
Concernant le transfert de 3 milliards GNF vers l’ANIES, l’avocat a insisté sur un point juridique central : son client n’était pas ordonnateur du budget de la MAMRI et ne pouvait donc pas décider d’un tel mouvement de fonds.
Il a également introduit une distinction importante, estimant que la réaffectation de fonds, si elle est avérée, ne saurait être assimilée automatiquement à un détournement de deniers publics. Selon lui, une telle situation relèverait davantage d’un « détournement d’objectif », susceptible d’être examiné par la Cour des comptes, et non d’une infraction pénale.

Sur le chef d’enrichissement illicite, la défense a dénoncé une approche qu’elle juge juridiquement infondée. Me Samory Traoré s’est interrogé sur la logique consistant à exiger la justification de biens acquis avant l’entrée en fonction de son client, rappelant que celui-ci avait procédé à une déclaration de patrimoine au moment de sa prise de fonction.
Il a également pointé un manque de rigueur dans l’évaluation du montant supposé de cet enrichissement. Selon lui, l’accusation repose sur une confusion en assimilant l’ensemble des biens du prévenu à un enrichissement illicite, sans distinction ni démonstration précise de leur origine frauduleuse.
Blanchiment de capitaux : une infraction « non établie » selon la défense
Abordant le volet du blanchiment de capitaux, l’avocat a minimisé la portée de cette accusation, la qualifiant d’infraction « consécutive » qui ne peut exister sans preuve préalable d’une infraction principale.
Il a vivement contesté les conclusions du premier jugement, qui évoquent un versement des 15 milliards sur des comptes à Vistagui et aux États-Unis. « Où est l’ordre de virement ? Où sont les relevés bancaires ou les chèques ? », a-t-il lancé, dénonçant une absence totale de traçabilité des flux financiers.
La défense a également rejeté les accusations liées à l’utilisation de prête-noms à travers des sociétés comme Gomba, Aidako Sarl et EJICO. Selon Me Samory Traoré, aucun document – pas même les statuts de ces entreprises – n’a été produit pour établir un lien entre ces entités et son client.

Au-delà des arguments juridiques, la défense a introduit une dimension humaine en évoquant l’état de santé préoccupant de Ibrahima Kassory Fofana, détenu depuis plusieurs années.
Me Almamy Samory Traoré a ainsi demandé à la Cour de rendre sa décision dans les meilleurs délais, voire de statuer sur siège, afin de permettre à son client d’accéder à des soins adaptés.
Ses arguments ont été appuyés par ses co-défenseurs, notamment Me Dinah Sampil et Me Sidiki Bérété, traduisant une stratégie collective axée sur la contestation des preuves et la dénonciation des failles du dossier.
Une bataille judiciaire à son point culminant
Avec ces plaidoiries, la défense tente de renverser la dynamique d’un procès jusque-là marqué par des accusations lourdes et des réquisitions fermes. L’enjeu est désormais de convaincre la juridiction d’appel que les éléments présentés ne suffisent pas à fonder une condamnation pénale.
La décision à venir de la Cour de répression des infractions économiques et financières sera déterminante. Elle devra trancher entre deux lectures opposées du dossier : celle d’une gestion frauduleuse des fonds publics, et celle d’un dossier insuffisamment étayé pour justifier une condamnation.

 

Mohamed Amine C