Le Tribunal pour Enfants de Conakry apparaît aujourd’hui comme le parent pauvre du Ministère de la Justice et des Droits de l’Homme. Logée provisoirement dans les locaux ayant abrité le procès du massacre du 28 septembre, cette juridiction spécialisée fonctionne sans véritables moyens : ni bureaux, ni salle d’audience, ni conditions dignes pour traiter les dossiers des mineurs en conflit avec la loi.
À cette précarité matérielle s’ajoutent les détentions préventives prolongées de nombreux enfants, en violation flagrante de la procédure pénale.
Pour en parler, Me Abou Camara, avocat à la Cour et défenseur de plusieurs enfants détenus, a accepté de se confier à Guineematin.com. L’homme de droit tire la sonnette d’alarme sur une situation qu’il juge « dramatique et injuste ».
« En Guinée, nous avons pris malheureusement l’habitude de traiter les enfants comme tout autre justiciable »
Dès l’entame, Me Camara pointe le non-respect des principes fondamentaux de la procédure.
« En Guinée, nous avons pris malheureusement l’habitude de traiter les enfants comme tout autre justiciable. À l’article préliminaire du code de procédure pénale, il est prévu que la détention est une exception. (…) Mais dans la pratique, c’est un peu le contraire que nous vivons. Nous avons tendance à comprendre que la détention est le principe, et la liberté l’exception. (…) Très malheureusement, vous voyez des enfants qui sont en prison pendant 2 ans sans être situés sur leur sort. »
Selon lui, le manque de respect des procédures spécifiques aux mineurs est devenu une pratique systémique. Les dossiers censés être gérés par le juge des enfants sont parfois retenus par d’autres magistrats, ce qui conduit à des détentions arbitraires.
« Ce qui fait que très souvent, bon nombre d’enfants sont écroués, ils sont en détention arbitraire pendant deux ans voire cinq ans, sans être situés sur leur sort. Ça, c’est un premier manquement aux droits de l’enfant », déplore-t-il.
« Les parents ont démissionné, l’État aussi »
L’avocat s’inquiète aussi de l’absence de soutien familial et institutionnel autour des enfants déférés.
« Le plus grand nombre d’enfants qu’on présente devant ce tribunal, leurs parents ne se présentent pas. Ces enfants sont sans parents. (…) Les parents ont démissionné. Le quartier a démissionné. La société a démissionné. L’État ne joue plus son rôle », martèle Me Camara.
Face à cette défaillance collective, le juge se retrouve sans solution.
« La dernière solution, c’est de confier l’enfant à un centre de surveillance et de rééducation. Et en Guinée, ces centres n’existent presque pas. L’État n’en a pas. Ce sont les privés qui en ont. Et ces centres-là ne sont pas fermés. »
Une situation qui laisse de nombreux enfants livrés à eux-mêmes, sans véritable accompagnement ni réinsertion possible.
Des magistrats sans bureaux, un tribunal sans salle d’audience
Au-delà du manque de moyens humains, les conditions de travail du Tribunal pour Enfants frisent l’indécence.
« Pour un départ, le Tribunal pour Enfants était annexé au tribunal de Kaloum… Des locaux ont été trouvés à un moment donné (…) Là aussi, le tribunal pour enfants a été déguerpi, sans ménagement, pour se retrouver encore au tribunal ad hoc. Et ça aussi, c’est pour combien de temps ? » s’interroge Me Camara.
Aujourd’hui, cette juridiction ne dispose « ni de bureaux, ni de salle d’audience ».
« Le tribunal pour enfants n’existe que de nom. Voyez alors les conditions dans lesquelles ces magistrats travaillent. Voyez alors comment ces enfants-là vont être jugés. (…) Pour un rien, pour un vol de poulet, les enfants se retrouvent en prison pour des mois. Les enfants souffrent. Et cela est sérieux. C’est inadmissible. L’État doit y penser », plaide-t-il.
À travers ce cri du cœur, Me Abou Camara interpelle directement les autorités. Il réclame une réforme urgente du système judiciaire pour enfants, ainsi qu’un engagement concret de l’État dans la protection et la réinsertion des mineurs.
Car, rappelle-t-il, « la justice des enfants est le miroir du respect des droits humains dans un pays » — un miroir que la Guinée, aujourd’hui, peine à regarder.
Aboubacar Moussa Camara









