Une phase décisive s’est ouverte ce jeudi 2 avril 2026 dans le procès en appel de l’ancien Premier ministre guinéen, Ibrahima Kassory Fofana. Cette étape des plaidoiries et réquisitions marque l’épilogue d’un bras de fer judiciaire qui s’inscrit dans la durée et cristallise des attentes fortes autour de la lutte contre la corruption en Guinée.
Devant la chambre des appels de la Cour de répression des infractions économiques et financières, le parquet a requis la confirmation de la peine de cinq ans d’emprisonnement contre le prévenu, reconnu coupable en première instance de détournement de deniers publics, enrichissement illicite et blanchiment de capitaux. Le Ministère public a ainsi sollicité de la juridiction d’appel qu’elle confirme « en toutes ses dispositions » la condamnation prononcée le 27 février 2025.
Au-delà du cas individuel, cette requête pose la question de la continuité de l’action judiciaire et de la solidité des décisions rendues en première instance. Elle engage également la crédibilité de la CRIEF, souvent présentée comme un instrument central dans la moralisation de la gestion publique, mais dont les décisions sont régulièrement scrutées à l’aune des standards d’indépendance et d’équité.
Dans leurs plaidoiries, les avocats de la partie civile ont structuré leurs accusations autour de trois axes majeurs.
S’agissant du détournement de deniers publics, ils soutiennent que le prévenu n’aurait pas été en mesure de justifier l’utilisation de 15 milliards GNF initialement alloués au projet MAMRI (Mission d’Appui à la Mobilisation des Ressources Intérieures). Cet argument repose sur une exigence de traçabilité des fonds publics, devenue un critère central dans les contentieux financiers contemporains.
Concernant le blanchiment de capitaux, les conseils de l’État évoquent une stratégie présumée de « fractionnement » des flux financiers, qui aurait permis d’alimenter plusieurs comptes bancaires dans différentes institutions. Une pratique qui, si elle est établie, pourrait être interprétée comme une tentative de dissimulation de l’origine des fonds.
Enfin, sur le volet de l’enrichissement illicite, les avocats mettent en avant un « décalage considérable » entre le salaire mensuel d’un Premier ministre – estimé à 15 millions GNF – et les montants identifiés sur les comptes du prévenu. Cet écart alimente, selon eux, la présomption d’un enrichissement ne reposant pas sur des revenus légalement justifiés.
Toutefois, ces arguments, bien que structurés, devront résister à l’épreuve de la contradiction, notamment sur la question de la preuve directe et du lien formel entre les faits reprochés et la responsabilité personnelle de l’accusé.
Les avocats de l’Agent judiciaire de l’État ont demandé à la Cour de maintenir la condamnation initiale. En complément des peines privatives de liberté, la partie civile a sollicité le paiement de 20 milliards GNF pour « appel abusif ».
Une telle demande soulève des interrogations sur l’équilibre entre le droit fondamental de faire appel et la volonté de dissuader les recours jugés dilatoires. Dans un État de droit, la qualification d’« appel abusif » reste délicate et doit être maniée avec prudence afin de ne pas porter atteinte aux garanties procédurales des justiciables.
Une défense attendue sur des points clés.
De leur côté, les avocats de la défense s’apprêtent à démontrer l’innocence de leur client, détenu depuis quatre ans. Leur stratégie devrait s’articuler autour de la contestation des preuves, de la remise en cause de l’interprétation des flux financiers et, possiblement, de la dénonciation de failles procédurales.

L’issue de ce procès en appel apparaît ainsi déterminante, non seulement pour Ibrahima Kassory Fofana, mais aussi pour l’image de la justice guinéenne. Entre impératif de sanction des infractions économiques et respect des droits de la défense, la décision à venir sera scrutée comme un indicateur du degré de maturité institutionnelle du pays.

 

Mohamed Amine C